
Alors que l’Union Africaine (l’UA) vient de clôturer son 39ème Sommet à Addis-Abeba en Ethiopie, l’UA a placé l’eau au cœur de ses discussions. Décrétant 2026 comme année de « l’accès durable à l’eau et à des systèmes d’assainissement sûrs pour atteindre les objectifs de l’Agenda 2063 », les chefs d’Etat et de gouvernement ont annoncé une politique continentale alignée sur l’objectif de reconnaître l’eau comme un catalyseur de la transformation économique, de la résilience climatique, de la santé publique, de la sécurité alimentaire et de la stabilité régionale.
En marge des débats, Radio Algérie Internationale a consulté l’expert Malek Semar – dit La Voix de l’Eau – pour un décryptage de fond. Entretien en duplex.

1.Monsieur Malek Semar, l’Union Africaine vient de proclamer 2026 « Année de l’eau ». Au-delà du symbole diplomatique, est-ce un véritable tournant politique ou une simple opération de communication ?
Malek Semar : Pour commencer le signal politique est très fort. Pour la première fois, l’eau a occupé le centre de l’agenda du Sommet et, en cela, c’est positif. Le mot « eau » apparait 190 fois dans le rapport. Le mot « Afrique » 152. On a ainsi compris que sans eau, il n’y a pas d’Afrique. Et j’espère, que l’on comprendra urgemment que sans eau propre, il n’y aura pas de développement économique et donc pas de grande Afrique.
En juillet 2010, avec la résolution 64/292, les Nations Unies déclarent l’eau comme un droit de l’Homme. En 2015, se rendant compte que l’eau n’est pas une fin en soi – mais un moyen pour tout – sont édictés les ODD (Objectifs de Développement Durable) pour passer à l’action. La même année, pour tenir ces fameux ODD, notamment l’accès à l’assainissement et à l’hygiène, les ministres africains de l’eau adoptent la Déclaration de Ngor. On parle d’objectifs à 2030.
Nous sommes en 2026 et 30% de la population mondiale n’a pas accès à l’eau potable, et encore plus vivent sans assainissement. Ce chiffre est encore plus grand en Afrique. L’expérience passé ne parle pas en faveur de l’action. Je pourrai vous répondre à la question dans deux ans si l’action a vite suivie.
2. Le sommet a adopté la « Vision Africaine de l’Eau 2025-2063 ». En quoi ce nouveau cadre se distingue-t-il des initiatives précédentes qui, avouons-le, ont souvent peiné à se concrétiser sur le terrain ?
Malek Semar : Je me demande si nos ancêtres n’avaient pas plus de bon sens dans leur relation à la nature et à l’eau. Depuis l’humanité, l’eau a été un enjeu. Toutes les civilisations sont nées près d’une source et cette même source les a vu disparaître quand elle s’est tarie. Les études scientifiques, basées sur des projections, mettent en avant des scénarios catastrophes. Ma crainte, quand les scientifiques questionneront plus la réalité actuelle de l’eau, est que les scénarios soient pires…D’ailleurs certaines études commencent à aller dans ce sens.
2063 est tellement loin. Je ne veux pas être pessimiste, mais il faut se rendre à l’évidence, il est trop tard pour apporter une solution globale, la seule chose que nous pouvons faire est d’agir vite pour limiter les impacts dramatiques auxquels nous allons faire face. Au rythme auquel nous allons sur les questions de l’eau, je crains que peu soient là pour témoigner en 2063. On a besoin d’une vision 2026-2030.
Je retiens un point positif avec la vision systémique de l’eau : accès universel, protection des écosystèmes, gestion concertée des bassins, développement du capital humain et des systèmes de données fiables.

3. On parle d’un investissement massif d’un milliard de dollars via la Banque africaine de développement (BAD). Est-ce suffisant pour combler le déficit infrastructurel colossal du continent ?
Malek Semar : Investissement oui. Massif non.
Un Milliard. Il y a 1,5 milliard d’Africains et on prévoit 2,5 Milliards en 2050. De fait, cela revient à investir un demi-dollar par habitant pour lui donner à boire et gérer son assainissement. Ramené à l‘échelle nationale, ce milliard équivaut à moins de 20 millions de $ par pays. Sachant que le prix bas par équivalent habitant pour un assainissement est de 200$ environ.
Non. Clairement non. Si l’Afrique veut peser sur l’échiquier mondial, cela passe par la gestion systémique de l’eau. On doit raisonner en centaine de milliards.
Les faits sont là :
- Plus de 400 millions d’Africains sont sans accès à l’eau potable
- Plus de 700 millions privés d’assainissement adéquat
- Déficit d’investissement estimé à 30 milliards USD par an
- Les États africains n’allouent en moyenne que 0,17 % à 0,77 % de leur PIB au secteur
- Il faudrait atteindre environ 4 % du PIB pour garantir l’accès universel
4. La question des eaux transfrontalières reste le « point chaud » de la géopolitique africaine. Le sommet a-t-il permis d’avancer sur des dossiers brûlants comme le partage des eaux du Nil ou du bassin du Lac Tchad ?
Malek Semar : Les eaux transfrontalières sont un enjeu mondial. 2020, nous avons encore en tête le conflit opposant l’Ethiopie et l’Égypte qui a fait sortir son armée. Le dialogue et l’apaisement ont prévalu, mais nous sommes dans une poudrière. J’ai d’ailleurs exploré cette réalité dans mon spectacle « L’eau, Mais » labellisé Saison Africa 2020. A travers mon ONG No Water No Us, j’ai souhaité sensibiliser le public à cette situation continentale.
90 % des eaux de surface africaines sont transfrontalières et assurent la subsistance d’au moins 75 % de la population. 29 % des 63 bassins fluviaux transfrontaliers internationaux disposent de cadres de coopération. Il y a encore beaucoup de travail.
La communication et la coopération sont le seul moyen d’avancer. Donc oui ce sommet permet d’avancer sur ce sujet.
5. L’UA mise sur la Facilité africaine de l’eau 2026-2030 pour attirer le secteur privé. Comment convaincre les investisseurs que l’eau en Afrique est un secteur rentable et non un gouffre financier ?
Malek Semar : Nous devons allier business et climat si nous voulons attirer les investisseurs. Répéter que ce n’est pas paradoxal et le démontrer dans les faits.
Lors de ce sommet, j’ai aussi entendu la prise de conscience qu’investir dans l’eau rapporte de l’argent. Mais on le savait déjà. Selon l’OMS, 1€ investi dans l’eau et l’assainissement, c’est 4€ générés dans l’économie du pays. L‘IPEMED avait d’ailleurs fait référence au rapport GLAAS des Nations Unies qui dit qu’un meilleur accès à l’eau et à l’assainissement pourrait augmenter le PIB des Pays du Sud et de l’Est Méditerranéen de 2 à 7 %. Les investissements réalisés généreraient ainsi 4 à 12 fois plus qu’ils ne coûtent. Même d’un point de vue business, nous sommes incohérents à ne pas investir dans l’eau.
L’eau est un enjeu étatique. L’autre question avant de convaincre les gouvernants, est de savoir si la législation leur permet de travailler à cet objectif. Il y a peut-être du travail de ce côté. Plus encore, et même si c’était un gouffre financier, avons-nous réellement le choix ? L’eau, c’est la vie.
6. Avec le changement climatique, la résilience est le maître-mot. Le sommet a-t-il acté des mécanismes concrets pour protéger les populations agricoles face aux cycles de sécheresses extrêmes qui frappent la Corne de l’Afrique ?
Malek Semar : La résilience ne vaut que si on se relève et qu’on met en place une action meilleure basée sur l’apprentissage de la chute. Le maître-mot devrait être « adaptation » au changement climatique car l’avenir sera difficile. Les sècheresses et les inondations vont continuer. De plus en plus fort. L’agriculture au niveau mondial, c’est 70% de la consommation d’eau. Et nous savons que nous passerons de 1,5 Milliard à 2,5 milliards d’habitants à horizon 2050. L’enjeu est colossal.
Le sommet évoque l’amélioration de la productivité agricole, la réduction à la dépendance aux engrais synthétiques et la création des emplois verts. De la promotion du traitement des eaux usées et de la réutilisation de ces eaux. Le sommet parle aussi d’agriculture régénérative pour préserver nos sols, la biodiversité, les cycles de l’eau et même de capter le carbone. Dans les propositions, j’ai l’impression que tout y est, ce qui prouve qu’on sait quoi faire. Il demeure néanmoins inexpliqué de se dire qu’on sait quoi faire… et qu’on ne fait rien. Ou pire, car parfois on fait l’inverse !
7. On observe une montée en puissance de la technologie (dessalement, traitement des eaux usées). L’Afrique a-t-elle les moyens d’une souveraineté technologique ou allons-nous vers une nouvelle dépendance vis-à-vis des puissances étrangères ?
Malek Semar : Il faut de l’eau pour vivre. Ce n’est pas un choix. Peu importe d’où vient la technologie, il faut la maîtriser au profit d’une gestion systémique de l’eau. A hauteur d’homme, à l’échelon d’un pays et d’un continent.
L’eau a quatre étapes. Le dessalement est à mon sens la dernière solution, seulement s’il n’y a pas d’eau disponible.

8. Enfin, le sommet s’est conclu sur une volonté de « citoyenneté de l’eau ». Comment cette grande diplomatie de sommet peut-elle réellement changer le quotidien d’une femme à Yaoundé ou d’un éleveur au Sahel d’ici la fin de l’année ?
Malek Semar : Si tu veux aider quelqu’un il doit d’abord le vouloir. Ce qui est valable pour une personne est valable pour une communauté, un village, une ville, un pays, et même toute l’humanité. Ce point de citoyenneté de l’eau est à mon sens crucial et cela passe par un travail de sensibilisation de tous les jours et dans toutes les écoles du continent. C’est d’ailleurs le premier verbe de notre mission avec l’ONG No Water No Us, à savoir sensibiliser à l’eau toute l’humanité.
Chaque région a ses spécificités géologiques et hydrogéologiques, voire ses convictions et ses croyances. Il faut donc traiter de manière spécifique chaque région, tout en gardant en tête que l’eau n’a pas de frontières et que la coordination doit être mondiale. La gymnastique est complexe mais nous n’avons pas d’autre choix que de relever ce challenge. La Culture est le lien entre l’Homme, la nature et la technique. On ne trouvera pas de solutions à l’eau sans tenir compte des facteurs socio-culturels et des croyances de chacun. D’ailleurs le mot culture vient du latin « colare » qui signifie : verser goutte à goutte, purifier, filtrer. En résumé, je dirai que la vision doit être à long terme et qu’il faut commencer à travailler de suite avec tous les citoyens. Pour la vision à long terme, l’Afrique s’est fixée ce cap de 2063, quant au déploiement immédiat de cette stratégie, nous sommes très en retard.
En conclusion, il y a donc bien des pistes pour transformer l’or bleu en moteur de croissance, de dignité et de stabilité pour les populations africaines.
Merci à l’émission « Regards sur l’Afrique » et au journaliste Ali Kefsi pour l’invitation à intervenir sur la question de l’eau en Afrique lors du Sommet de l’Union Africaine, devenue un enjeu central de paix, de développement et de souveraineté sur le continent.
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